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LUX IN TENEBRIS / Work in progress / Teasing

Quand j’avais cinq ans, je me suis noyé. Je suis presque mort.

Je m’en souviens comme si c’était hier : des bulles, mes hurlements asphyxiés par l’eau, le bord du bassin flou qui s’éloigne, le haut et le bas qui se confondent. Quand on se noie, on vit une expérience totale. Dans un mètre quarante comme dans cinq mille, on perd pied. Même grand ouverts, les yeux se voilent de noir, puis plus rien... plongée dans les ténèbres.

Au fil des ans, j’ai apprivoisé l’eau, au point de lui dédier un temps déraisonnable, de passer pour un original et d’aimer y être quand tout le monde la craint : dans des eaux sombres la nuit, surtout la nuit; plus c’est noir, plus c’est incertain, plus j’aime. Dans le lac Léman éteint, je flotte, je fais la planche, en fixant les ténèbres. Je pourrais mourir, mais je ne meurs jamais. Je ne suis jamais aussi vivant que pendant ces moments-là. J’expérimente l’eau, en quelque sorte.

 Il y a deux ans, je ne savais pas encore pourquoi, j’ai voulu approcher la mer. Rapidement, les côtes m’ont conduit aux grands ports maritimes. Ce monde inhabituel m’a tout de suite séduit : des paysages transformés à la beauté brute, époustouflants, difficiles à décrire, et des bateaux grands comme des immeubles, dont la taille m’a semblée ajustée aux dangers du grand large (vus de près, ces navires rassuraient). Tout cet univers m’a excité et donné le frisson du départ. J’avais découvert la porte des océans, un monde qui allait me permettre de tester l’eau en grand format.

Alors je suis parti une première fois en cargo.

Quitter la terre ferme et partir en mer, c’est vivre quelque chose d’anormal. C’est se placer dans une parenthèse inconfortable, entre deux respirations. Et puis la nuit est tombée sur mon premier jour de passager-photographe. J’ai été bouleversé. La nuit, l’intranquillité est bien plus forte. Les flots deviennent sombres, profonds et effrayants. La parenthèse prend des allures d’abysse. C’est donc la nuit que j’ai naturellement commencé à faire des photos de mer.

Quelques mois après ce premier voyage, aux Rencontres photographiques d’Arles, je montrai mes premières images nocturnes à un historien de l’art. Visiblement interpellé, il me demanda le plus simplement du monde si j’avais connu la noyade, parce que mes photographies le plongeaient dans celle qu’il avait lui-même tragiquement vécue. Je fus stupéfait par sa question, qui conforta sur-le-champ l’impression ressentie lors de ma première nuit au large : sur le pont, au cœur des ténèbres les plus profondes et avec cinq kilomètres d’eau sous les pieds, j’ai senti que c’était exactement ici et comme ça que j’allais parvenir à livrer un travail intime, à raconter une histoire personnelle.